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Rédigé le 22 avril 1996
Pourquoi la Bourse prend peur :
L'explication parfois troublante des bonnes nouvelles qui font baisser Wall Street.

Quand l'emploi explose, la Bourse s'inquiète. La panique qui s'est emparée des marchés financiers le vendredi 8 mars, en est la meilleure illustration. Il était 8h30 à Wall Street quand la bonne nouvelle est tombée sur les téléscripteurs : "705 000 créations d'emplois aux Etats-Unis en février, la plus forte progression depuis douze ans. Le taux de chômage recule à 5,5% contre 5,8% en janvier." Immédiatement, les taux d'intérêt se mettent à grimper, faisant plonger le cours des obligations. Et toutes les Bourses de la planète sont emportées dans l'oeil du cyclone. Wall Street recule de 3%, sa plus forte baisse en quatre ans et demi. La Bourse de Paris perd jusqu'à 2,4%. Les marchés d'Asie-Pacifique s'écroulent : Sydney, Singapour et Bangkok chutent de 3,5%; Hong Kong plonge de 7,3%.

Le schéma de la réaction en chaîne
Aussi paradoxale que puisse paraître cette réaction, elle montre une fois de plus qu'une bonne nouvelle pour les travailleurs n'en est pas forcément une pour les marchés financiers. Très schématiquement, le raisonnement des investisseurs est le suivant : baisse du chômage = amélioration de la croissance + risque de tension sur les salaires = tensions sur les capacités de production = risque d'inflation = hausse des taux d'intérêt pour compenser la hausse des prix = anciennes obligations et actions comparativement moins intéressantes = baisse de la Bourse.

Pour de nombreux économistes ce schéma est obsolète. L'assouplissement des réglementations du travail et la mondialisation des échanges mettent les travailleurs des pays développés en compétition avec les possibilités de délocalisation dans les pays en développement. L'économie s'appuie de plus en plus sur les services qui ne sont pas soumis aux mêmes rigidités de production que l'industrie.

Les salariés réclament leur part de création de richesse
Les vieux démons de l'inflation ne sont pourtant pas totalement morts. "La grève de General Motors est un avant goût des confrontations conflictuelles et coûteuses qui vont se développer aux Etats-Unis entre les employeurs et leurs salariés", prévient Stephen Roach, économiste à la banque Morgan Stanley. Selon la banque américaine, cette grève aura été la plus coûteuse du secteur automobile depuis vingt-cinq ans, infligeant un manque à gagner de 300 millions de dollars à General Motors en 1996. Après les restructurations et les licenciements massifs des quinze dernières années, les salariés réclament en effet leur part de la création de richesse. Entre 1982 et 1995, les salaires ont chuté de 10% à 7% du revenu national, tandis que les profits des entreprises remontaient de 72% à 76%.

Le retour de balancier semble inévitable. Morgan Stanley prévoit un ralentissement des gains de productivité et une hausse de 4% des salaires horaires en 1996. Comme la croissance reste modérée les entreprises ne pourront répercuter ces hausses sur leurs prix et devront les subir sur leurs propres marges. Mais en 1997, quand la reprise se généralisera dans les autres régions du monde, les entreprises subiront en plus de nouvelles hausses des prix des matières premières, qu'elles ne pourront plus compenser comme en 1994 par des pressions sur l'emploi et les salaires. La menace inflationniste sera alors bien réelle.

Les dernières statistiques qui ont secoué Wall Street
- 19 janvier : l'économie américaine a créé 151 000 emplois en décembre et la croissance a rebondi au rythme de 3,6% au troisième trimestre 95.
- 02 février : l'économie américaine a perdu 201 000 emplois en janvier.
- 20 février : Alan Greespan, président de la Fed, prévoit un redémarrage de l'économie au second semestre et rappelle la nécessité de lutter contre l'inflation.
- 23 février : la croissance américaine a ralentit au rythme de 0,9% au quatrième trimestre 1995.
- 28 février : l'inflation a été de 0,4% en janvier, deux fois plus qu'en décembre.
- 08 mars : l'économie américaine a créé 705 000 emplois en février (chiffre définitif de janvier: -188 000).
- 05 avril : l'économie américaine a créé 140 000 emplois en mars (chiffre définitif de février: +624 000).

Gilles Pouzin
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